Lundi 28 août 2006
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Vous avez lu mon article et vous vous êtes dit que ma critique n'était pas très ..fouillée? voici celle du Monde, envoyée quasi simultanément par Laurence et Domieuh et que je trouve fort intéressante (plus que le film!) Je viens de comprendre pourquoi je n'ai rien lu sur ce film: il est sorti le jour où c'est mon propre quotidien qui bifurquait avec la rencontre hallucinatoire d'un certain Brad qui avait entrepris de faire de ma C3 une oeuvre bien décadente...
KLIMT », DE RAOUL RUIZ
Fantasmagorie en spirale autour d'un exilé du réel
Article paru dans l'édition du 26.04.06
Le cinéaste chilien a construit son portrait du peintre viennois sur un flash-back onirique
Raoul Ruiz n'a pas filmé une biographie du peintre viennois Gustav Klimt (1892-1918), mais une fantasmagorie « à la manière de Schnitzler » dit-il, imaginant une structure narrative en forme de spirale qui multiplie les jeux de miroirs, attise l'impression de voir surgir des échos et résonances comme lorsque l'on est sur un manège et que la répétition d'un certain nombre de motifs, de personnages, de sensations brouille les lois de la chronologie
Dès le début, où nous trouvons Klimt agonisant sur son lit de mort et où nous sommes invités à suivre la manière onirique avec laquelle le peintre se remémore sa vie, il apparaît que Raoul Ruiz se livre à une tentative d'exploration de ce que Marcel Proust appelait la « psychologie dans l'espace », et son film est d'ailleurs assez proche de son adaptation du Temps retrouvé, de l'art avec lequel il y orchestrait l'embouteillage des flux de mémoire, transfigurait le souvenir, transformait la conscience d'un homme en une maison hantée par des personnages réels ou rêvés, des visions projetées par une lanterne magique qui privilégie la distorsion et l'hallucinatoire, favorise les variations discursives et les bifurcations du quotidien vers la folie.
Dans ce choix d'un flash-back mental, il s'autorise même l'anachronisme, par exemple lorsqu'il fait se rencontrer Klimt et Georges Méliès. Ce n'est pas seulement que tout se mélange dans la tête d'un Klimt qui défendit le droit aux chimères, c'est aussi que Ruiz, as du bricolage visuel, rappelle que c'est chez le mage de Montreuil que s'opéra la mutation entre peinture et cinéma. Et suggère une parenté entre le goût de l'insolite, du trucage, des effets irréels chez l'un et le culte du visage énigmatique, du décor mosaïque, de la silhouette sinueuse, du motif extravagant chez l'autre. Klimt est une tentative de transposition à l'écran de la peinture de cet adepte de l'ornement byzantin, kitsch, anti-académique : Ruiz accumule pour cela les mouvements de caméra, les angles de prises de vues inhabituels, les débauches de couleurs, déplacements de décors, changements de lumière...
EMPIRE MORIBOND
Il montre aussi comment Klimt jette un défi aux perspectives en travaillant sur une plaque de verre, explorant les reflets d'une surface liquide, ou comment il est fasciné, un jour, par la manière dont dessine un Chinois. Il signe une scène superbe où son amie Emily Flöge, en claquant la porte de son atelier, fait s'envoler en pluie magique les feuilles d'or dont il orne ses toiles.
Le film ne fait pas l'impasse sur les débats esthétiques dont Klimt fit les frais à une époque où l'audace côtoyait le conformisme (le « héros » est poursuivi par un secrétaire d'ambassade, assiste aux bagarres philosophiques dans les cafés autour de Wittgenstein, bénéficie du soutien d'Egon Schiele), ni sur les conflits politiques qui agitent un Empire moribond (en particulier la montée de l'antisémitisme et du nazisme, auquel il fait allusion via la légende du joueur de flûte de Hamelin). A l'image de ce squelette trimballé dans les couloirs de l'hôpital, la mort qui rôde est autant celle des mutilés de la guerre et d'une époque où prolifèrent des bacillesques inquiétants, porteurs de syphilis, peste ou tuberculose, que celle d'un homme qui s'invente une extravagante danse funèbre.
Ce portrait d'un Klimt éminemment « ruizien » est celui d'un exilé du réel, entre la vie et la mort, qui ne sait plus qui il est, quels vertiges l'assaillent, quels jeux prédominent chez lui, ceux de l'amoureux ou du voyeur. D'où la profusion de miroirs, brisés, sans tain, ou présentés devant ses lèvres pour vérifier qu'un souffle l'anime encore.
Le harem de ses modèles nus, ces prostituées à moustache au bordel où trône un gorille, cette Lea de Castro rencontrée à Paris (en réalité Cléo de Mérode) qui se dédouble et additionne les rendez-vous manqués, comme les infirmières qui flirtent avec Eros et Thanatos dans un hôpital où tombe la neige, composent une fresque qui tient évidemment de l'imaginaire, une sarabande exhumée d'un crâne fervent d'allégories.
Jean-Luc Douin
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